par " D.Benchenouf " in le quotidien d'algerie.com
Nous aurons tous remarqué le black-out presque total que la presse algérienne a observé sur le colloque organisé par la Fondation Cordoue sur les perspectives de changement en Algérie. Il n’y a pas photo! Le régime a décidé d’en faire un non évènement. Et la presse “la plus indépendante du monde arabe” a obtempéré.Depuis San Egidio, beaucoup de sang a coulé sous les ponts. Les ponts qui relient le pouvoir à sa presse, et le despotisme à l’infamie.J’avais prédit à Si Abdelhamid Mehri, quand nous étions à Genève que le régime allait envoyer des directives claires à tous ses relais pour minimaliser, sinon occulter cet évènement, qui reste d’une grande portée politique, non pas par le nombre des participants, dont nombreux n’ont pas pu, ou voulu, s’y rendre, mais par la convergence, presque logique, de courants politiques différents, sinon antagonistes, sur un seul constat et une seule solution possible:L’incapacité totale d’un régime moribond de gérer ses propres turpitudes, et la nécessité urgente pour le peuple algérien de recouvrer sa souveraineté.
Le militant islamiste Si Ahmed Benmohamed, un homme entier dans tous les sens du terme, et qui sait trouver les mots justes, sans faire de grandes phrases, a dit que le sang versé des Algériens est le sérum qui maintient le régime en vie. Il en a un besoin vital.
Il a donc été décidé de passer la rencontre de Genève sous silence. C’est une attitude somme toute compréhensible.Dans les circonstances actuelles, où l’agitation politicienne bat son plein, pour violer, encore une fois, cette constitution qu’il avait lui même fait voter par le peuple, le régime ne pouvait pas permettre que les Algériens apprennent que des politiciens, des syndicalistes autonomes, des observateurs politiques et des journalistes, issus des courants dits “nationalistes”,”démocrates” et “islamistes” s’étaient rencontrés en vue de sceller une union sacrée pour initier une dynamique politique non violente dans le but de chasser ce régime de la vie des Algériens.Non, et trois fois non!Parce que le régime n’est pas suicidaire. Parce que le régime sait, que pour sa propre survie,il doit entretenir les populations dans cette vision apocalyptique de fanatiques égorgeurs, obnubilés par l’obligation du port du hidjab et l’instauration des châtiments corporels.Une caricature honteuse que nous avons été nombreux à adopter, avec une réelle conviction, comme l’unique représentation que nous nous faisons des islamistes.
Il faut dire que certains parmi ces derniers, et ils sont nombreux, nous y ont grandement aidés.Ce sont ceux-là, des énergumènes frustes et emplis de leur seule lecture littérale de la chariaa, qui ont été mis sur le devant de la scène, par un régime qui ne rêvait pas d’une telle aubaine. Ces “moudjahidines” sanguinaires, ces prédicateurs outranciers et tonitruants, dirigés de main de maître par les maestri du DRS, et soutenus, au besoin, par les émirs infiltrés, ont fait les choux gras de la même presse qui ignore délibérément les politiciens de haut vol de ce courant politique, car c’en est un, que nous le voulions ou non.
Les islamistes que j’ai rencontré à Genève ne passeront pas à la télévision algérienne. Parce qu’il sont lumineux, profondément humains, ouverts sur le monde et dévoués à leur peuple. D’aucuns que je connais, qui scrutent la nappe blanche pour y trouver une petite tâche, et qui ne voient pas le grand bouquet de fleurs qui trône en son milieu, diraient que je suis un naïf, que je me suis laissé amadouer par les manières mielleuses et la fraternité dégoulinante de ces gourous parfumés au musc. Que je n’ai pas su déceler le loup sous la peau de mouton. Et si, d’aventure, je m’évertuais à les persuader du contraire, ils me regarderaient d’un air condescendant, avec la moue désabusée de celui à qui ont ne la fait pas, pour me clouer le bec, en me disant, avec un soupir d’impatience, que même si c’était le cas, ces moutons à cinq pattes ne sont que l’exception qui confirme la règle. Et si, têtu comme je suis, je leur demandais, à ces voix de leur maître, pourquoi ceux qui tiennent leur laisse ne permettent pas que ces “moutons à cinq pattes” puissent communiquer avec leur peuple, ni de se présenter aux élections, ni de construire un parti politique, ni même de rentrer dans leur pays, alors qu’aucune charge ne pèse sur eux, ils me répondraient que la religion est une affaire qui relève de la vie privée, et que nul ne peut l’exploiter à des fins partisanes.
Alors moi, qui suis un peu schizophrène sur les bords, qui suis démocrate et qui considère que l’islamisme n’est pas la solution, par opposition au slogan principal du FIS, je me rappelle soudainement que l’article 2 de la Constitution algérienne, qui n’a pas été révisé, et qui est même sublimé par ceux là même qui mènent le pays à la ruine, dispose sans ambiguïté aucune que “l’Islam est la religion de l’État”. Et que, autrement dit, ce sont ceux qui exigent que cet article soit seulement appliqué qui sont en accord avec la loi fondamentale du pays. Mais rien à faire, mes contradicteurs sont plus têtus que moi. Pour eux, cet article de la constitution, c’est juste un truc pour calmer les gogos. Son application se borne juste, pour le chef de l’État, à aller faire la prière à la mosquée, à l’occasion des deux Aïds.
Nous en sommes là. Pourtant, les islamistes que j’ai rencontré à Genève, Mourad Dhina, Docteur en physique nucléaire, Abbas Aroua Docteur en physique médicale, Mohamed Larbi Zitout diplomé de l’ENA et qui a sacrifié une carrière diplomatique prometteuse à ses convictions politiques, et qui sans être un islamiste, n’a pas accepté l’injustice et la violation de la volonté populaire, Rachid Mesli, Juriste et avocat en vue, Ahmed Benmohamed, Juriste et enseignant dans une université algérienne, et d’autres dont je ne connais pas le parcours, sont des personnes remarquables. Malgré les souffrances qu’ils ont endurées, et qu’ils continuent de subir, plus ou moins, depuis plus de quinze années. Malgré l’image détestable dans laquelle le régime et ses relais continuent de les entretenir, malgré la surveillance continue dont ils sont l’objet, même à l’étranger, et le souvenir douloureux d’êtres chers qu’ils ont perdus, dans la tourmente sanglante qui a endeuillé notre peuple, et dont ils sont des victimes innocentes, ils sont restés des gens affables et indulgents. Excellents bilingues, passant avec une facilité déconcertante d’un arabe agréable à l’oreille, à un français d’une rare perfection.S’ils restent tendus vers leur idéal d’une république arrimée aux valeurs de l’islam, car ils répugnent, pour certains d’entre eux à user du vocable “islamiste”, car trop galvaudé et par trop manipulé, c’est tout à leur honneur. Parce qu’ils sont des hommes de conviction.
De quel droit pourrions nous leur dénier le droit de proposer leur projet de société au peuple algérien?D’autant plus que ceux qui les combattent avec des méthodes barbares et qui se posent en tuteurs du peuple qu’ils massacrent et qu’ils pillent sont les pires monstres qu’on puisse imaginer.
Comment ne pas comprendre que les Algériens préfèrent, et de loin, ces militants intègres à une oligarchie qui a saigné à blanc tout un peuple, qui l’a meurtri, qui l’a saccagé, qui l’a déstructuré, qui l’a ruiné, et qui a compromis de façon, peut être irréversible, son devenir même?
Il faut vraiment être borné, aveugle et sourd à la raison, pour ne pas comprendre que le peuple, lorsqu’il les a élus était, en fait, devant un choix très simple. D’un côté des militants intègres pour un projet discutable, et de l’autre des voleurs patentés et des criminels récidivistes.
Le choix aurait pu être moins manichéen, si le régime avait laissé émerger une vraie mouvance démocratique, dont le projet de société repose sur d’autres ancrages, mais qui admet que la volonté populaire est la seule source de légitimité. Mais cela aurait entrainé la mort subite de ce régime. Il ne lui serait pas resté la plus petite chance pour le plus petit strapontin. D’où la situation actuelle.
Mais à Genève, ces deux courants, ou ces deux projets de société, se sont rencontrés. Oui, il est vrai que le panel péchait par l’absence de nombreux acteurs qui ont leur importance sur le champ politique.La Fondation Cordoue n’est pas à blâmer car elle a lancé des invitations à tous ceux qui sont susceptibles d’apporter leur part de propositions.
Elle a d’autant plus de mérite que si toutes les personnalités pressenties avaient répondu à l’invitation, les islamistes se seraient retrouvés en minorité. C’est dire!
Mais il faut dire que les rares personnalités qui s’y sont rendues, même si elles ont précisé, comme Abdelhamid Mehri, qu’elles étaient venues à titre personnel, ont néanmoins exprimé une vision lucide et tranchée de la situation. Abdelhamid Mehri, malgré cette disicpline partisane, et cette prudence toute diplomatique qui le distingue si bien, n’a pas mâché ses mots. Fidèle à ses principes, mais droit dans ses bottes, il a fait du contexte politique de notre pays, un constat sans complaisance. Mais,tout en se rendant à l’évidence que seule l’union de toutes les forces vives du pays pouvait imposer une alternative historique, il est resté campé sur les principes de la déclaration du 1er novembre. Notamment sur le principe fondateur qui énonce que “La restauration de l’état algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques.”
Mais cela ne l’empêchera pas, pour autant, à s’opposer, pied à pied, à Ahmed Benmohamed, qui voulait absolument traduire “Etat de Droit” qui figure sur le communiqué final, par “Dawlet el Hak” au lieu de “Dawlet el Kanoune”. Ahmed Benmohamed, en juriste chevronné, et en bilingue adroit, tentera vainement de convaincre l’assistance que le vocable “HAK” traduit plus fidèlement celuide “Droit” rappelant, pour l’exemple, qu’on traduit “faculté de droit” par Kouliette el houkouk” e non en “kouliette el kanoune”.
Mais rien n’y fit. Le vieux briscard et Salah Eddine Sidhoum n’en démordront pas. Ils avaient flairé le subterfuge juridique de Benmohamed. “Dawlet el HAK” véhiculait une consonance islamique qui pouvait prêter à confusion et altérer le sens du communiqué. Benmohamed me confiera en aparté, qu’il me pardonne de le divulguer ici, qu’effectivement, il voulait faire passer ce concept, car me dira-t-il: “Cela me console un peu de ne pas pouvoir dire ouvertement “Dawlet el islam”. Ses amis de la mouvance islamique, plus fins politiques,et surtout plus réalistes, on tenté de le raisonner.
Rien n’y fit! Il refusa de signer le communiqué final. Quel homme! Et quelle conviction!
Pourtant, malgré cette escarmouche, et d’autres encore, qui pimentèrent ces débats, sans les émailler, parfois dans des prises de bec vigoureuses, le colloque fut réellement fructueux.
Salah Eddine Sidhoum, l’infatiguable militant des droits de l’homme, mais qui n’en est pas moins un politicien de haute facture, aura été un moteur et un gouvernail de cette rencontre. S’affirmant résolument du courant “social démocrate”, il aura été, d’une manière aussi fluide qu’elle aura été catégorique, le médium autour duquel se formera le consensus. Un terrain d’entente sur lequel se bâtiront les fondements de démocratie véritable, inspirée de nos valeurs ancestrales, musulmanes ou séculaires, qui tire sa légitimité de la volonté populaire et qui est sujette à l’alternance électorale. Un consensus partagé de tous les présents.
Le Docteur Sidhoum, avec une aisance remarquable, dans des interventions fluides et modérées, réussira à imprégner les débats d’une sorte d’ambiance fraternelle propice à la concorde et à l’union sacrée. Tous, ainsi que la syndicaliste autonome, Nacéra Ghozlane, qui était présente, étaient tendus, dans un même élan, vers la concrétisation de cette union de tous vrais démocrates, quelle que soit leur idéologie.
Des démocrates, et non des “Demi-crates”, pour reprendre le mot heureux de A.Benmohamed.
Mais, dans ce climat apaisé et fertile, des mots durs claquaient, des éclats qui fusaient comme autant de coups de feu, contre le DRS, “el moukhabarates”, les généraux, les milieux souterrains, qui nous précipitent contre le mur.
Tous les invités se lancèrent contre le monstre ignoble. Ils n’auront pas de mots assez durs, pour fustiger le régime corrompu, et corrupteur, qui n’était même plus capable de se gouverner lui même, et qui continue, malgré l’embellie financière, à réunir toutes les conditions qui ne manqueront pas de provoquer l’irréparable.
Certains iront jusqu’à prédire la disparition de l’Algérie, dans sa configuration actuelle, si rien n’est entrepris, pour redresser la situation. Rachid Malawi, un syndicaliste comme on n’en fait plus, dur comme du diamant, de ces harangueurs qui font vibrer les foules, dont la saine colère est comme de la liesse en tenue de combat, et qui ne sait pas parler à voix basse, a tiré à boulets rouges sur le système, expliquant avec une hargne qui faisait se nouer les gorges, les manipulations du régime contre les syndicats autonomes, les syndicats clones que celui-ci créait avec des “jaunes” pour saper le mouvement social, la misère indicible des salariés, le comportement honteux du l’UGTA.Lors de la conférence publique, devant un parterre d’algériens en exil et des suisses, il soulèvera l’enthousiasme et même des ovations.
Le professeur Addi Lahouari, qui était arrivé à la fin du colloque et qui assistera à la conférence, fut invité à prendre la parole. Il ne s’y était pas préparé, mais, il put résumer, avec une concision remarquée, et des mots simples, tout le désarroi des Algériens, les mécanismes odieux qui permettaient au régime de se maintenir à la tête du pays, et les périls imminents qui pèsent sur l’avenir du pays. L’assistance était médusée. Il expliquera, de façon presque didactique, et avec des chiffres effarants, mais aussi en en faisant des lectures sociologiques, que l’Algérie ne subvenait à ses besoins que grâce à ses ressources hydrocarbures, qu’en dehors de celle-ci, elle ne pourrait même pas assurer sa facture céréalière, et que la gouvernance du pays avait atteint un tel degré d’improvisation que plus rien n’était prévisible.
Beaucoup reste à dire sur cette rencontre de vrais démocrates, de politiciens lucides et d’observateurs avertis. J’ai tenté d’exprimer ce que j’ai moi même ressenti, sans rien préparer, ni calculer. C’est pourquoi je demande l’indulgence de nos lecteurs sur le style quelque peu décousu, mais aussi fébrile, de ce modeste compte rendu. Mais une chose est certaine. Il vient de se passer, à Genève, un évènement qui ne manquera pas d’avoir une suite. Après les rencontres de San Egidio, le régime avait ordonné à sa presse de déclencher de attaques hystériques contre des démocrates qui ont tenté d’éteindre les feux de la discorde. Je n’oublierai jamais ces brulots outranciers, ces attaques indignes et honteuses contre des personnalités dont la tenue morale les place bien au dessus des barons du régime, et des pisse-copie qui leur obéissaient au doigt et à l’œil.Cette fois, l’expérience de la forfaiture et de la vilenie aidant, ils ont estimé que la meilleure attaque devait être le black-out. Ce fut un silence unanime. Pas un braiement! Pas un aboiement!
Mais tant va la cruche à l’eau…Des hommes et des femmes se sont levés. Et ils se sont rejoints. Ils ont compris que les monstres qui démolissent notre maison usent de leurs divergences politiques pour les dresser les uns contre les autres. Alors, ils ont décidé de mettre leurs divergences de côté et de s’allier contre leurs ennemis communs. Ceux de leur nation. Le train de la révolution vient de s’ébranler. Il ne tardera pas à foncer droit sur demain.
Que vienne l’heure de la dignité et de la délivrance!
http://www.lequotidienalgerie.com/index.php/4467/petit-compte-rendu-sur-le-colloque-de-geneve/#more-4467
D.B
vendredi 21 novembre 2008
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